Takako Kunigoshi, l’Artiste et Budoka du Kobukan Dojo

Dans le Kobukan dojo de Ueshiba le sexe d’appartenance n’avait pas beaucoup d’importance, une fois sur le tatami, Voici l’histoire de Takako Kunigoshi, la pionnière de l’Aikido d’avant-guerre qui est derrière à “Aikijujutsu Renshu”, le tout premier livre de Morihei Ueshiba

par SIMONE CHIERCHINI

Quand le soleil brille, les ombres aussi doivent y être [1]
(Takako Kunigoshi)

La décision de Jigoro Kano de permettre aux femmes la pratique du Judo et de commencer son Kodokan Joshi-bu (section de Judo féminin du Kodokan), décision qui eu lieu en 1926, est considérée souvent comme un vrai tournant dans l’histoire des arts martiaux [2]. Kano Shihan était-il un visionnaire illuminé ou fut-il juste capable de remarquer que les temps étaient en train de changer et reconnut ce changement alors que ceci se produisait? Et de plus, fut-il le seul à l’adopter?

La présence active des femmes dans l’histoire des systèmes de combat classiques japonais est un fait historique bien connu. Tout comme ailleurs dans le monde, il y a eu des moments où les femmes japonaises ont dû apprendre les arts martiaux et combattre à côté des hommes, car cela il fallait faire pour survivre. Même si l’histoire du Japon a connu plusieurs femmes guerrières, dont les plus connues furent Tomoe Gozen (巴 御前) et Hangaku Gozen (坂額御前), il n’était pas rare pour les femmes de s’entraîner dans les système Koryu classiques [3].

Quand en 1935 le Dai Nippon Kobudo Shinkokai fut fondé, voir des femmes budoka ce n’était pas une chose inhabituelle, comme le montre le fait que Kobayashi Seio, Toda-ha Buko Ryu 18° Soke, était un des membres fondateurs de l’organisation [4].

Hideo Murakami et Seio Kobayashi en train d’enseigner Toda-ha Buko-ryu à un groupe des femmes

Les enseignants principaux de chaque école impliquée dans le Dai Nippon Kobudo Shinkokai firent des embukai de présentation, et entre eux il y avait quelques femmes considérables, notamment Ito Kikue pour le Tenshin Shoden Katori Shinto Ryu [5].

On dirait, donc, que Kano Shihan n’était pas l’unique à être d’accord avec la formation et l’entraînement des femmes dans les arts martiaux. Même si Morihei Ueshiba n’envisagea jamais d’ouvrir une section de Aikibudo féminin dans son Kobukan – Morihei n’était pas intéressé à organiser des systèmes d’entraînement ou à “moderniser” le Budo comme Kano avait déjà fait des dizaines d’années auparavant – ne s’opposa jamais face à l’abnégation et au talent, le sexe n’étant pas un obstacle.

Dans les années 1920, Naohi Deguchi fut peut-être la première femme à se consacrer à l’art martial que Ueshiba était en train de développer du Daito-ryu Aikijujutsu, au moment où Morihei ouvra son premier dojo dans le Omoto-kyo à Ayabe [6]. Cependant, pour trouver une élève de Aiki “normale”, il faut se déplacer de quelques années, dans l’ère du Kobukan dojo.

Takako Kunigoshi

Takako Kunigoshi (国越 孝子) naquit en 1911 à Takamatsu, dans la préfecture de Shikoku, dans une famille de militaires. Elle fréquenta la Japan Women’s Fine Arts University (日本女子大学, Nihon Joshi Daigaku), une Université privée japonaise parmi les plus prestigieuses, et en 1933, quelques mois avant d’obtenir sa licence, s’intéressa au Kembu (剣舞), un style de danse avec l’épée [1][7]. Pendant la Période des États Combattants (Sengoku Jidai, 戦国時代), la dance de l’épée Kembu était exécutée à travers des katas avec l’épée et l’éventail par les guerriers samouraïs pour stimuler leur courage et renforcer l’énergie mentale avant d’une bataille [8].

Ce fut le père de Takako à l’adresser au Kobukan Dojo pour cette raison, et la jeune femme se rendit à Ushigome avec quelques amis pour demander des renseignements sur l’étude du kembu [1][7]. Même si cette notion semble-t-elle insolite pour un lecteur contemporain, nous devons remarquer que Morihei Ueshiba dans le Kobukan, animait des séminaires d’épée et mouvement corporel adressés aux danseurs classiques japonais, comment l’on peut voir dans la photo ci-dessous [9].

Séminaire d’épée et mouvement corporel pour danseurs classiques, animé par Morihei dans le Kobukan

À Takako fut dit qu’on n’enseignait pas Kembu dans le Kobukan. Cependant, elle fut invitée à assister à une session en cours d’Aiki et elle accepta. Takako apprécia ce qu’elle vit et en janvier 1933, à l’âge de 22 ans, décida de s’inscrire au Kobukan. On va remarquer qu’on dirait qu’elle put entrer librement dans le dojo lors d’une session [1][7]; de plus, elle ne parle pas de lettres de recommandation pour s’inscrire [1]. Dès lors, l’accès aux cours, n’était pas aussi sécurisé comme l’on dit, ou bien sa famille était de haut niveau et elle bénéficiait d’une sorte d'”entrée libre” grace à sa position sociale (nous savons que son père était un “soldat”), ou peut-être le Kobukan était intéressé à avoir une présence féminine sur le tatami? Difficile à en savoir plus, pour le moment.

Une autre idée préconçue sur le classique élève de Ueshiba avant la guerre que la présence de Takako semble contredire c’est que tous au Kobokan avaient une quelque sorte de background dans le Budo. Dans le cas de Takako Kunigoshi, ce n’était vraiment pas le cas, puisque cette jeune femme n’avait aucune expérience dans les arts martiaux, en plus d’être petite (1,53 m) et fragile.

Kenzo Futaki, un leader de la communauté médicale japonaise

Takako Kunigoshi était quand même une personne bien déterminée. Elle commença le cours du matin de 6 h à 7 h avant d’aller à l’Université et continua régulièrement chaque jours, 6 fois par semaine – le dimanche il n’y avait pas de cours au matin, tout comme aujourd’hui [1][7]. Souvent Takako se rendait au dojo avec Kenzo Utaki, expert du régime macrobiotique à base de riz intégral qui serait devenu un leader de la communauté médical japonaise [1].

Quel art pratiquait Takako? Les élèves l’appelaient Daito-Ryu. L’appellation Aikido devint officielle seulement quelques années plus tard, même si, à ce qu’elle disait, les deux appellations étaient considérées presque synonymes [1].

À l’époque, le cours du matin était fréquenté par les uchi-deshi, qui étaient 6 ou 7, et plus ou moins le même nombre de soto-deshi [7]. Selon Takako, gli uchi-deshi, à l’époque étaient Shigemi Yonegawa, Rinjiro Shirata, Kaoru Funahashi, Tsutomu Yukawa et un inconnu, certain M. Oku de Osaka [1]. Ils dormaient sur les tatamis du dojo, du moment que le Kobukan n’avait pas un dortoir pour les uchi-deshi.

Takako trouva une autre femme seulement qui s’entraînait constamment dans le dojo, Kazuko Sekiguchi, une fille plus jeune d’elle d’à peu près deux ans. La fille de Ueshiba sensei, Matsuko, participait rarement à la formation [1]. Quand les deux filles arrivaient au Kobukan avant le cours du matin, la plupart des fois, ils trouvaient les uchi-deshi endormis sur les tatamis et elles ne réussissaient pas à les faire lever pour pouvoir se changer sur place – le dojo n’avait pas de vestiaire et c’était inconvenant qu’elles entrent et elles se changent avec tous les hommes autour [7]. Kazuko et Takako devaient donc attendre dehors, dans le froid glacial, assises sur une large pierre, jusqu’à l’arrivée de Kenzo Futaki: son bonjour retentissant aurait réveillé rapidement les uchi-deshi et ensemble auraient commencé à mettre en ordre et à nettoyer le dojo [7].

Shigemi Yonekawa prêt à attaquer Morihei Ueshiba

Takako acheta une hakama blanche, car c’était la coutume que tout le monde en porte une, de n’importe quelle couleur. Après peu de temps, la colora de noir, puisque il était difficile de la maintenir propre [7]. L’entraînement était très dur du point de vue physique: bien que la philosophie de l’art prétendait que la taille et la structure physique ne revêtaient pas une grande importance, Takako Kunigoshi sentait que le fait d’être petite ne l’aidait pas du tout. Quand elle était saisie par Yonekawa, les doigts du partenaire se réunissaient autour de son poignet, Pour obtenir le me résultat avec ses énormes poignets, elle devait utiliser ses deux mains. [1][7].

Sa prétendue faiblesse lui rendait les bras raides; néanmoins, après s’être entraînée régulièrement avec Kaoru Funahashi, qui était petit comme elle, Takako devint progressivement plus forte [7]. Son corps commença à changer et elle remarqua avec une certaine horreur que ses poignets devenaient plus gros et “viriles” [7].

L’atmosphère dans le dojo avait un caractère familial, à cause du petit nombre de personnes qui le fréquentaient et de la qualité des rapports qui se formaient à l’intérieur. Les élèves ne payaient pas de cotisations mensuelles, ils étaient très proches entre eux, tous apportaient dans le dojo ce qu’ils pouvaient, les repas étaient préparés par Hatsu ou Matsuko Ueshiba et partagés entre tous. Les élèves nettoyaient soigneusement le dojo chaque jour, après quoi, ils jouaient à badminton pendant environ deux heures, selon les révélations de Takako!

Yoshio Sugino, Tenshin Shoden Katori Shinto Ryu

Lors du cours, Ueshiba sensei faisait le tours des tatamis en corrigeant les erreurs éventuelles [7], mais pour Takako Kunigoshi, son style d’enseignement était difficile à aborder. Morihei n’expliquait pas à vive voix les techniques qu’il montrait et les faisait voir une fois seulement, la plupart des fois, passant d’une technique à l’autre, rapidement [10][11]. Yoshio Sugino, le grand maître de Katori Shinto Ryu, à l’époque, il s’entraînait au Kobukan et dit explicitement: “Même quand on lui demandait [à Ueshiba sensei] de nous faire voir de nouveau la technique, il disait: “Non. Prochaine technique!”” [11].

Pour tout arranger, Morihei Ueshiba parlait habituellement de façon difficile à comprendre pour la plupart des japonais contemporains. Il se servait d’un mélange entre un dialecte obsolète et renvois obscures à la mythologie japonaise, ce qui rendait ses explications hors de la portée pour la plus grande partie de son public [12]. Takako en était l’exemple parfait: “Peu importait ce qu’o lui demandait, je pense que sa réponse était toujours la même. En tous cas, personne ne comprenait ce qu’il disait. J’imagine qu’il parlait de sujets spirituels, mais le sens de ses mots était tout simplement hors d’atteinte pour nous. Plus tard, on se réunissait et on se demandait l’un l’autre: “De quoi parlait-il le Sensei?” [7].

Morihei Ueshiba à Ayabe (1933)

Takako Kunegoshi trouva sa solution personnelle à ce problème. Elle étudiait à l’Académie des Beaux-Arts, elle savait dessiner et l’adorait faire. Pas longtemps après avoir commencé la pratique, décida de faire des croquis des techniques qu’elle était en train d’apprendre à son usage personnel. Ses efforts ne passèrent pas inaperçus et bien vite son exploit de produire du matériel technique illustré devint un projet de dojo. Selon Gozo Shioda, Takako proposa l’idée à Ueshiba sensei: “Ce serait une grande perte si ces merveilleuses techniques n’étaient pas préservées” [13]. Morihei commença à superviser les dessins [1].

À la fin de chaque session, elle attrapait Kenji Tomiki avant qu’il ne court hors de la porte, elle lui faisait reproduire quelques mouvements qu’ils avaient étudiés et rapidement les dessinaient [1]. Pour représenter les têtes humaines elle utilisait des cercles et des lignes pour les membres, puis à la maison, elle se mettait devant le miroir en essayant de reproduire les images qu’elle avait vu au dojo. Ses parents pensaient qu’elle était en train de devenir folle et lui dirent: ” Mais qu’est-ce que tu es en train de faire?” [1]. Takako puis perfectionnait en ajoutant les détails et les finitions nécessaires, expressions humaines, keikogi, hakama et ainsi de suite. Elle était satisfaite du résultat, qui lui semblait meilleur des illustrations habituelles se trouvant dans les rouleaux makimono du Daito-Ryu, avec les humains représentés sous forme de points et lignes qui lui rappelaient les fourmis qui combattent entre elles avec des épées [1].

Morihei dirigeait les choses à la manière “Ueshiba”: quelques fois, il arrêtait le cours brusquement en disant “Suffit pour aujourd’hui” et s’en allant. Le travail d’illustration ne reprenait pas s’il n’était pas pour tout vérifier, superviser et corriger les résultats globaux [1]. Morihei et Takako s’asseyaient ensemble, il observait son travail et il lui disait: “La main droite devrait être comme ci” ou encore “Celui-ci plus comme ça”, pour obtenir le résultat visuel souhaité [1].

C’était un travail dur, souvent Takako devait refaire deux fois les dessins. Finalement, après un an d’efforts, en 1934 le projet était prêt [1] et le produit fut un livre qui contenait 166 dessins de techniques. À chaque série de dessins représentant une technique, était associée une courte explication manuscrite [14][15].

Kenji Tomiki en compagnie d’Ueshiba Sensei

Le principal mannequin fut Kenji Tomiki [1][16], avec Yonekawa et Funahashi. Tomiki contribua aussi à dresser l’introduction et les explications des illustrations [14][16][17]. Takako Kunigoshi dit qu’elles avaient été écrites par un ami, M. Takamatsu [1]; peut-être, elle les a transcrites, puisque la graphie japonaise semble-t-elle produite par une main féminine [15], même si Tetsuro Nariyama, un élève de Kenji Tomiki, pensa de reconnaître la calligraphie comme celle de Tomiki même [16]. Cependant, dans une interview de 1978, Tomiki expliqua d’avoir écrit le contenu des textes de ce livre.

Le titre du livre était Aikijujutsu Densho (合気柔術伝書), c’est—à-dire “Livre de Aikijujutsu”, et la paternité de l’ouvrage a été attribuée à Moritaka Ueshiba, un nom avec un fort retentissement Omoto-Kyo que Morihei utilisa entre les années 1920 et 1940 [14].

La dernière page di Aikijujutsu Densho, en date 9 de l’ère Showa (1934) signée par Ueshiba Moritaka et imprimée avec “Aikijujutsu” (copyright Aikido Sangenkai)

Quel était le but de ce qui en suite devint connu comme Budo Renshu? Selon Shigemi Yonekawa, c’était une manière pour intégrer les rouleaux de transmission makimono donnés aux étudiants de niveau senior, puisque les images auraient rendu plus facile comprendre et se rappeler le contenu technique des rouleaux [19]. Cela a été confirmé par d’autres étudiants d’avant-guerre, parmi lesquels Zenzaburo Akazawa, Tanaka Bansen [18] et Takako Kunigoshi, qui ont expliqué que le livre fut donné uniquement qui “maîtrisaient les principes fondamentaux”, car Ueshiba sensei était soucieux qu’un novice puisse se faire mal essayant de reproduire les mouvements illustrés dans le livre [1]. On trouve la confirmation de cela dans un essai de Christopher Li qui contient aussi le fichier pdf téléchargeable de Aikijujutsu Densho: la dernière page est signé par Morihei Ueshiba, estampillée et datée tout comme un document officiel de licence [14]. Les quelques sélectionnés qui avaient reçu des copies du livres de Ueshiba sensei offrirent de l’argent sur l’autel du dojo comme témoignage de reconnaissance [20].

En 1981 Takako fit savoir aussi d’avoir fait des dessins pour un deuxième livre qui ne fut jamais publié [1]. Celui-ci n’est sûrement pas le livre de 1954 Aikido Maki-no-ichi, produit par Kisshomaru Ueshiba et distribué en privée (il peut être téléchargé du web site de l’Aikido Sangenkai), puisque les dessins de Takako Kunigoshi à l’intérieur sont seulement des copies de ceux inclus dans Aikijujutsu Renshu [21]. On parlera de cela ultérieurement.

Cela dit, compte tenu de ce qui précède, il est tout à fait évident que la présence de Takako Kunigoshi dans le Kobukan dojo ait été considérable. Il y a d’autres histoires qui le confirment: à un moment donné, on lui demanda d’aider Kisshomaru – à cette époque, un petit garçon de 12 ans qui ne s’entraînait pas encore – avec ses devoirs de mathématique, puisque il avait des problèmes avec cette matière. Takako rit et refusa la demande, en expliquant qu’elle n’était pas un professeur d’arithmétique [7].

Photo prise durant l’inauguration du Kobukan en avril 1931. Hatsu et Kisshomaru Ueshiba sont au premier rang (à gauche), Morihei Ueshiba est assis au centre, suivi par l’amiral Seiko Asano, par l’amiral Isamu Takeshita et par le général Miura Makoto

La formation de Takako avança rapidement. Elle raconta le vécu en disant: “Ueshiba sensei ne m’a jamais fait sentir différente en changeant les choses à cause du faite que j’étais une femme.” [1]. Souvent elle était son uke et jamais elle ne recevait un traitement de faveur de la part de Morihei à cause de son sexe [1][7][9]. Takako voyagea aussi avec Ueshiba comme son otomo, en l’accompagnant lors de ses voyages au quartier général Omoto-Kyo à Ayabe, à Tanabe et Kumano [1][7]. À l’époque il n’y avait pas de distinction homme-femme soit entre deshi que dans le rapport sensei-deshi. Un deshi accompagnateur portait simplement les bagages de son sensei – en plus des propres, indépendamment des dimensions [1]. Takako devait porter une valise grande comme elle et elle marchait à peine, mais Ueshiba ne lui fit jamais la gentillesse de la lui enlever, en disant. “J’imagine qu’elle soit plutôt lourde, laisse que je l’emporte”. Mais Takako ne l’aurait pas permis [1].

Sakura-Garai, de Takako Kunigoshi (copyright Aikido Sangenkai)
Portrait formel de Morihei Ueshiba (Takako Kunigoshi, 1935)

Morihei avait appris à apprécier les talents artistiques de Takako et une de raisons pour laquelle il l’emportait avec lui lors de ses voyages c’était qu’elle dessinait pour lui [1]. Nous avons une des œuvres de Takako, le portrait formel de Morihei Ueshiba, brossé par Takako Kunigoshi en 1935 [9].

Cependant, à l’intérieur du Kobukan elle était considérée bien forte et qualifiée. Elle faisait face aux élèves plus forts comme, par exemple, Rinijiro Shirata, surnommé le “Prodige du Kobukan”, qui raconta, à l’égard des charmantes demoiselles Kunigoshi et Sekiguchi: “Elles venaient tous les jours. Elles étaient vraiment très coriaces. J’étais impuissant contre elle (…). [Takako] me frappait régulièrement. Moi, je n’y arrivais pas”[20].

On dirait aussi que le Yoshinkan Aikido ait une dette plutôt importante aux égards de Takako Kunigoshi, du moment qu’elle eut un rôle décisif dans la rencontre entre Gozo Shioda et Morihei Ueshiba. En 1933, Takako nettoyait habituellement un sanctuaire pas loin du Kobukan et de l’école de Shioda – Gozo à l’époque avait 17 ans. Le proviseur de l’école, Munetaka Abe, remarqua son attachement et voulut savoir pour quelle raison [22]. Takako expliqua que son attitude était due à son sensei en Aikijujutsu, Morihei Ueshiba, et lui conseilla de visiter le Kobukan et assister à un cours, chose qu’il fit [22]. Abe fut frappé par l’entraînement, à un point tel qu’il recommanda au père de Gozo – Seiichi Shioda, un célèbre pédiatre – d’inscrire Gozo au Kobukan [22].

Un jeune Gozo Shioda avec le fondateur

Gozo se rendit voir une leçon, mais ayant un certain caractère et un peu d’expérience dans le Budo, ne fut pas impressionné et le montra clairement [22]. Ueshiba l’appela sur le tatami, Shioda essaya de lui donner des coups de pieds et fut tabassé à cause de sa tentative, après quoi il demanda de s’inscrire; il put le faire grace aux recommandations de Shioda père et Abe [22].

La pratique au dojo devint de plus en plus complexe pour Takako et impliqua la formation avec les armes. Takako évoque l’étude de techniques en réponse à des attaques avec baïonnette et lance en bois [1][7]. Il a aussi raconté que tous les élèves devaient savoir comment contourner les attaques armés et comment utiliser correctement les armes pour correctement [1][7]. Le Kobukan était équipé avec la plupart des genres d’armes, donc dans le dojo, Takako donnait ses coups de suburi avec le bokken, parvenant à obtenir un bon son aigu lors des coupes après un an environ [1][7].

En 1935, Takako, qui entretemps avait terminé ses études universitaires, fut approchée par Ueshiba sensei qui lui dit qu’elle était prête pour recevoir son rouleau de transmission mokuroku [1]. Morihei était occupé et lui dit: “En fait, je devrais le copier et te le donner, mais je n’ai pas de temps, alors, s’il te plaît, écris ce que je dis et recopie-le toi-même” [1]. Quelque temps plus tard, Takako sut qu’il avait été converti en Sandan, et cette chose la surprit [1]. À l’époque, il n’y avait pas de degrés dan et l’idée d’être Sandan lui semblait étrange. Des années après elle vérifia et à son grand amusement elle en eut confirmation [1].

L’amiral Isamu Takeshita

À un certain moment, l’Amiral Isamu Takeshita demanda à Ueshiba sensei d’envoyer un enseignant d’Aikido pour un groupe de femmes nobles qui auraient commencé à s’entraîner dans le dojo privé de l’Amiral. Morihei envoya Takako Kunigoshi [23]. Ensuite elle continua à s’entraîner avec Takeshita pendant plusieurs années et elle s’occupa de l’organisation des cours d’autodéfense pour femmes [10]. Jusqu’à 1943, Takako se rendait au Kobukan à s’entraîner avec Ueshiba sensei une fois par semaine [24]. L’amiral Isamu Takeshita était très actif dans l’Aikido, comme rapporté par Takako Kunigoshi, au point que l’empereur Hirohito même le savait et demanda à l’amiral: “Takeshita, es-tu en train de faire encore Aikido?” [1].

Juste avant le début de la guerre, Takako se rappelle d’avoir dirigé un cours de la durée de 3 jours sde quelque chose qu’elle décrit comme “ressemblant plus à l’autodéfense qu’à l’Aikido” [1]. L’expérience fut épuisante, car à Tokyo c’était l’été, c’est-à-dire, extrêmement chaud et humide. Au cours, participèrent environ 50 personnes, partagées en deux groupes et Takako avait 30 élèves femmes. Puisque d’habitude elle faisait uke quand elle enseignait, elle tomba pour chacune des élèves présentes [1].

Une autre fois, lors d’un cours d’autodéfense organisé par le personnel féminin d’une entreprise du lieu, Takako enseigna avec Kazuko Koizumi, petit-fils de Yakumo Koizumi (le célèbre écrivain Lafcadio Hearn) [1].

Une des illustrations de Takako pour Yamato Ryu Goshinjutsu

Le deuxième projet d’illustration que Takako Kunigoshi avait dit d’avoir réalisé pourrait être relié à ses activités d’enseignante d’autodéfense féminine et à ses rapports avec l’Amiral Isamu Takeshita. Récemment un livre publié en 1937 est apparu: il se focalise sur le Yamato Ryu Goshinjutsu et contient plus de 200 dessins de Takako [25]. Il s’agit d’un manuel classique d’autodéfense fondé sur des techniques adressées à la femme moderne japonaise de l’avant-guerre. Le livre a été évidemment produit par l’entourage de Ueshiba, comme l’on voit dans les illustrations de Takako; de plus le nom de Morihei Ueshiba est indiqué sur le dos du livre même, sans doute pour offrir un niveau de garantie à la totalité du produit [25].

La paternité de l’œuvre est attribué à Fujiko Suzuki, Yamato Ryu Soke, qui a signé et estampillé le livre [25]. Les informations sur Fujiko Suzuki sont limitées: il était 3ème Dan de Judo et 1er Dan de Kendo. Dans une photo de 1937, prise au cours d’une démonstration d’autodéfense féminine, Fujiko se trouve avec l’Amiral Isamu Takeshita [25].

Fujiko Suzuki, fondatrice du Yamato Ryu Goshinjutsu, lors d’une démonstration en présence de l’Amiral Isamu Takeshita (copyright Aikido Sangenkai)

Le livre comprend une série de poésies de Munetaka Abe, le proviseur qui présenta Gozo Shioda à Ueshiba sensei à travers la recommandation de Takako [25]. Pour fermer le cercle des rapports Aiki, la préface de Yamato Ryu Goshinjutsu fut écrite par Yasuhiro Konishi, un pionnier du Karaté dans le Japon continental et un des premiers élèves de morihei Ueshiba [25]. Le livre “Yamato Ryu Goshinjutsu” pourrait être le deuxième projet auquel Takako se référait, néanmoins la question reste ouverte (grâce aux efforts de Scott Burke, ce livre aussi peut être téléchargé sur le web site de l’Aikido Sangenkai).

Takako continua à pratiquer jusqu’à ce ne commencèrent les attaques aériens sur Tokyo et aller s’entraîner devint dangereux et ensuite impossible et elle fut obligée à s’arrêter [1].

On suppose qu’après la fin de la guerre, comme beaucoup de monde, Takako ne reprit sa formation [10].

Cependant, de nouvelles informations sont en train de sortir, ce qui suggère que l’histoire soit différente: en dehors du Manuel Yamato Ryu de 1937, il paraît que Takako Kunigoshi puisse avoir illustré quelques autres manuels techniques jusqu’aux années 1940/’50, pas forcément associés à l’Aikido ou au Daito-Ryu [26]. Scott Burke, qui a passé des mois à restaurer le livre Yamato Ryu Goshinjutsu et qui s’est familiarisé avec le style de Takako, suggère qu’il pourrait y avoir d’autres travaux illustrés à identifier [26]. Il paraît aussi que Takako fut encore active dans le Goshinjutsu après la guerre.

Voici une rare photo de Kunigoshi prise après un entraînement: Takako est derrière l’Amiral Isamu Takeshita; à côté d’elle, il y a Fujiko Suzuki – la troisième femme au deuxième rang est apparemment la femme de l’Amiral [26].
Takako à l’age de 70 ans

Takako travailla pendant 25 ans comme employée administrative et alla à la retraite à l’âge de 55 ans [24], se consacrant ensuite à la Cérémonie du Thé [10], qu’elle enseigna dans sa maison à Ikebukuro, Tokyo jusqu’à sa mort en 2000 [27].

L’Aikido était toujours dans son cœur: “Quand je tiens dans la main le récipient de l’eau je me sens comme quelqu’un qui tient une épée. J’ai la même sensation et je me rappelle les choses que j’ai appris grâce à O-Sensei. Si tu pratiques la cérémonie du thé ou la composition florale, il y a des points en commun avec l’Aikido, puisque le monde entier (Tenchi) est fait de mouvements et calme, lumière et ombre. Si tout bougeait et changeait, alors tout serait chaos complet, c’est vrai?” [1]

Copyright Simone Chierchini ©2020
Tous les droits sont réservés. Toute reproduction non autorisée est strictement interdite

Traduction française de Patricia Bafumi et Simone Di Pietro, que nous remercions ici

Bibliographie

[1] Pranin Stanley, Takako Kunigoshi – The Dainty Lady Who Lit Up Morihei Ueshiba’s Kobukan Dojo, Aikido Journal, (1981) http://aikikaibucaramanga.blogspot.com/2012/04/entrevista-takako-kunigoshi-primera.html (Retrieved on 10/08/2020)

[2] Chierchini Simone, Mrs Judo – Keiko Fukuda and the Long Path to Female Inclusion in Budo, Aikido Italia Network, 2020 https://simonechierchini.com/2020/06/13/mrs-judo-keiko-fukuda-and-the-long-path-to-female-inclusion-in-budo/ (Retrieved on 20/08/2020)

[3] Amdur Ellis, Women Warriors of Japan – The Role of the Arms-Bearing Women in Japanese History, Koryu Books, 2002 https://www.koryubooks.com/library/wwj1.html (Retrieved on 20/08/2020)

[4] Miliaresis A. Grigoris, Toda-ha Buko-ryu: From Chichibu to the world, Budo Japan, (-) https://budojapan.com/feature-articles/toda-ha-buko-ryu-from-chichibu-to-the-world/ (Retrieved on 21/08/2020)

[5] Reinhardt Michael, Storia Moderna del Katori Shinto Ryu: Una Panoramica, Aikido Italia Network, 2013 https://simonechierchini.com/2013/11/23/storia-moderna-del-katori-shinto-ryu-una-panoramica/ (Retrieved on 12/08/2020)

[6] Ueshiba Kisshomaru, A Life in Aikido: The Biography of Founder Morihei Ueshiba, Kodansha International, 2015

[7] Pranin Stanley, Aikido Pioneers – Prewar Era, 2010, Aiki News

[8] What is “Ginkenshibu”?, Nippon Ginkenshibu Foundation, (-) http://www.ginken.or.jp/index.php/en/about-kenshibu-en/ (Retrieved on 14/08/2020)

[9] Stevens John, Invincible Warrior: Pictorial Biography of Morihei Ueshiba the Founder of Aikido, Shambala, 1999

[10] Pranin Stanley, Kobukan Dojo Era (Part 1), Aikido Journal, 2014 http://members.aikidojournal.com/public/kobukan-dojo-era-part-1/ (Retrieved on 21/08/2020)

[11] Pranin Stanley, Interview with Yoshio Sugino, Aiki News, 1984 https://members.aikidojournal.com/private/interview-with-yoshio-sugino/ (Retrieved on 16/08/2020)

[12] Ciechanowicz Bartosz, O’Sensei Morihei Ueshiba: The Samurai in the Service of Peace, Independently Published, 2020

[13] Pranin Stanley, Interview with Gozo Shioda, Aiki News #93, Aikido Journal, (2003) https://aikidojournal.com/2003/04/04/interview-with-gozo-shioda/ (Retrieved on 17/08/2020)

[14] Li Christopher, Aikijujutsu Densho – AKA Budo Renshu, by Moritaka Ueshiba, Aikido Sangenkai, 2016 https://www.aikidosangenkai.org/blog/aikijujutsu-densho-budo-renshu-moritaka-ueshiba/ (Retrieved on 18/08/2020)

[15] Goldsbury Peter, Transmission, Inheritance, Emulation 11, AikiWeb, 2009 http://www.aikiweb.com/forums/showthread.php?t=15738 (Retrieved on 22/08/2020)

[16] Erard Guillaume, Budo Renshu: The Technical Key to Ueshiba Morihei’s Aikido, Guillaume Erard, 2019 https://guillaumeerard.com/aikido/articles-aikido/budo-renshu-the-technical-key-to-ueshiba-moriheis-aikido/ (Retrieved on 22/08/2020)

[17] Goldsbury Peter, Transmission, Inheritance, Emulation 11, AikiWeb, 2009 http://www.aikiweb.com/forums/archive/index.php/t-13687.html (Retrieved on 22/08/2020)

[18] Pranin Stanley, Kobukan Dojo Era (Part 2), Aikido Journal, 2014 http://members.aikidojournal.com/public/kobukan-dojo-era-part-2/ (Retrieved on 21/08/2020)

[19] Pranin Stanley, Interview with Shigemi Yonekawa (1), Aiki News #35, Aikido Journal, 1980 http://members.aikidojournal.com/private/interview-with-shigemi-yonekawa-1/ (Retrieved on 19/08/2020)

[20] Pranin Stanley, Interview with Rinjiro Shirata, Aikido Journal, 1983 https://aikidojournal.com/2004/05/04/interview-with-rinjiro-shirata-1/ (Retrieved on 11/08/2020)

[21] Li Christopher, Aikido Maki-no-Ichi – O-Sensei’s First Book on Aikido, Aikido Sangenkai, 2016 https://www.aikidosangenkai.org/blog/aikido-maki-no-ichi-osensei-first-book/ (Retrieved on 20/08/2020)

[22] Pranin Stanley, Gozo Shioda, Aikido’s Little Giant, Aikido Journal, 2015 https://aikidojournal.com/2015/12/17/gozo-shioda-aikidos-little-giant-by-stanley-pranin/ (Retrieved on 14/08/2020)

[23] Christensen Karen & Guttmann Allen, International Encyclopedia of Women and Sports: A-G, Berkshire Reference Works, ‎2001

[24] -,Takako Kunigoshi, Aïkido Club Montarnaud, (-) http://www.aikido-montarnaud.fr/index.php/15-les-maitres/131-takako-kunigoshi-2 (Retrieved on 21/08/2020)

[25] Burke Scott, The Phantom Manual: Yamato Ryu Goshinjutsu, Aikido Sangenkai, https://www.aikidosangenkai.org/blog/phantom-manual-yamato-ryu-goshinjutsu/ (Retrieved on 20/08/2020)

[26] Private conversation with Scott Burke, 25/08/2020

[27] Gold Josh, Takako Kunigoshi, Aikido Journal, s011 https://aikidojournal.com/2011/08/27/takako-kunigoshi/ (Retrieved on 22/08/2020)


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